Le couple entre individualité et vie commune
Il n’existe pas de couple sans crise. Le mot inquiète, et l’on parle de crise de couple comme d’un accident survenu à la relation, alors qu’il désigne le plus souvent un moment où ce qui tenait jusque-là ne tient plus, et où quelque chose doit se réinventer. Une vie commune avance ainsi, par passages successifs : la rencontre, la découverte de l’autre réel, l’installation du quotidien, l’arrivée des enfants. Chacun de ces moments demande au couple de se transformer pour continuer, et ce ne sont pas les crises qui défont les couples, mais l’impossibilité d’y répondre. Cet article parcourt les premières de ces étapes et ce qui se joue dans chacune.
Les débuts du couple, une rencontre en miroir
Au commencement d’un couple, il y a souvent un moment bref dont personne ne mesure la portée. Quelque chose se joue dans cet échange furtif, on s’approche, et s’ouvre ce que l’on appelle la lune de miel : un temps où l’attirance semble réciproque avant même d’avoir été dite, où l’on croit reconnaître quelqu’un que l’on attendait. Ce ne sont alors pas seulement deux personnes qui se rencontrent, mais deux personnes chargées de tout ce qu’elles croient de l’amour : l’élu, le destin, l’évidence, l’idée qu’il existerait quelque part quelqu’un qui nous était promis. Ces croyances, héritées de l’histoire familiale comme de la culture, colorent la rencontre avant qu’elle n’ait lieu et la parent d’emblée d’une dimension magique.
Car nul ne vient à la rencontre les mains vides. Aucune enfance n’est complète, pas même la plus heureuse : l’amour reçu l’est toujours à la mesure de ce que les parents pouvaient donner, jamais à la mesure de ce que l’enfant attendait. Il reste de ces années un reliquat de frustrations, d’attentes déçues, de tendresses espérées qui ne sont pas venues au moment où il aurait fallu, et nous grandissons avec cela, le plus souvent sans le savoir. C’est ce bagage silencieux que nous apportons au premier regard. Et le choix amoureux porte toujours, en secret, l’illusion que ce qui n’a pas été comblé le sera enfin, que l’autre saura, lui, nous donner ce qui nous a manqué. Freud l’avait déjà formulé dans Pour introduire le narcissisme (1914), en distinguant le choix d’objet par étayage, qui se fait sur le modèle des premières figures de soin, et le choix d’objet narcissique, où l’on aime chez l’autre ce que l’on est, ce que l’on a été ou ce que l’on voudrait être.
Durant les premiers mois, l’éblouissement domine. L’autre paraît répondre à toutes nos attentes, accomplir nos vœux les plus chers, combler tout ce dont nous avons rêvé. Nous projetons sur lui nos manques, nos absences, peut-être tout ce que nos parents ne nous ont jamais donné, et il se présente comme le remède, celui qui promet l’amour absolu, l’amour éternel. C’est en ce sens que la rencontre est un miroir : ce que nous aimons d’abord chez l’autre, c’est ce qu’il pourrait réparer en nous, et c’est à travers lui que nous nous voyons enfin exaucés. Cette étape fait partie des débuts d’un couple. Mais le temps travaille, et il ne travaille pas toujours en notre faveur.
La rencontre de l’autre différent
Puis les vapeurs des premiers temps se dissipent. La réalité de l’autre ne surgit pas d’un seul coup : elle s’insinue par petites touches, par éclats, par ces brefs instants où l’on aperçoit, derrière la figure idéale, un être différent de soi. Son identité se dessine et, avec elle, vient l’heure de la désillusion amoureuse, parfois légère, parfois douloureuse.
Ce moment porte souvent le sentiment d’avoir été trompé. On se surprend à reprocher à l’autre d’avoir changé, de n’être plus celui des débuts, et il n’est pas rare que chacun en vienne à douter de son choix, voire à l’imaginer défait. Pourtant l’autre n’a pas changé : il apparaît. Ce qui se défait n’est pas la personne, c’est l’image que nous avions posée sur elle et qui tenait lieu de connaissance. Il y a là une perte réelle, et il serait faux de prétendre qu’elle se traverse sans douleur : nous ne renonçons pas seulement à une illusion sur l’autre, mais à la réparation qu’elle promettait et, à travers elle, à l’espoir que nos manques trouveraient enfin leur terme. Cette déception est pourtant la condition d’une rencontre véritable, car on ne peut aimer quelqu’un que l’on n’a pas encore vu.
L’autre cesse alors d’être celui qui comblera tous nos besoins, puisque les siens font leur apparition et viennent contrarier les nôtres. Surtout, il se révèle plus étranger que nous ne l’avions cru. Ce que nous prenions pour des particularités sans conséquence se révèle appartenir à une organisation entière : une façon d’aimer, de se taire, de se fâcher, de tenir ou de rompre les engagements, qui obéit à une logique constituée bien avant nous et dont nous n’avons pas la clé. L’autre n’est pas une matière souple qu’il suffirait d’ajuster, il arrive avec un monde intérieur déjà formé, et des loyautés anciennes auxquelles il ne renoncera pas pour nous. C’est ici que deux histoires, longtemps tenues à distance par l’enchantement, s’entrechoquent. Le devenir du couple tient à ce passage : il ne quittera le registre de l’histoire magique pour s’ancrer dans le réel que si ces deux histoires parviennent à se rencontrer sans trop de heurts.
Il arrive pourtant que ce passage ne se fasse pas. Non par manque d’amour, mais parce que renoncer à l’image qu’on s’était faite de l’autre revient à renoncer à la promesse qu’elle portait, celle d’être enfin comblé. Alors, plutôt que d’accueillir celui qui est là, on s’emploie à retrouver celui qu’on avait cru voir. Chacun assigne à l’autre une place qui ne lui ressemble pas, et l’autre, bien souvent, finit par l’endosser. C’est ce que la clinique du couple nomme la collusion : un arrangement inconscient où les deux partenaires s’accordent, sans le savoir, à maintenir un scénario qui les dépasse et dans lequel chacun trouve pourtant son compte (Dicks, 1967 ; Willi, 1975 ; Lemaire, 1979).
Ce qui se voit de l’extérieur est bien plus banal : ce sont les mêmes disputes qui reviennent, toujours au même endroit, avec les mêmes mots et la même issue. Les couples qui consultent le disent souvent ainsi, qu’ils tournent en rond, qu’ils ont déjà eu cette conversation cent fois. La répétition n’est pas un échec de communication : elle signale qu’une place a été figée et que la différence de l’autre n’a jamais pu être reçue. Tant que le système tient ainsi, rien ne bouge, et le couple s’épuise à poursuivre un idéal contre la réalité de celui qui est en face.
Quand le couple s’installe : l’espace du couple et les espaces individuels
Toutes les tensions du quotidien ne relèvent pourtant pas de cette répétition figée. Beaucoup tiennent à une chose plus simple : deux personnes qui vivent ensemble n’accordent pas la même place aux mêmes choses. Le travail est souvent le premier en cause, moins par le temps qu’il prend que par l’importance que chacun lui accorde. Le reste obéit à la même logique, loisirs, pratique sportive, amitiés que l’on partage comme celles que l’on garde pour soi : autant d’attaches qui se vivent hors du couple et auxquelles nul n’a envie de renoncer. Chacun arrive avec ses rythmes et sa manière d’occuper une journée, et rien ne garantit que ces façons de faire s’accordent.
C’est ici qu’il devient utile de se représenter le couple comme deux cercles qui se recoupent. Chacun garde le sien, avec ce qu’il y met, et leur intersection forme l’espace du couple, celui du temps partagé. Cet espace n’a rien d’acquis : il se réduit à mesure que l’un des cercles s’étend, et il suffit souvent qu’un seul investissement prenne de l’ampleur au-dehors pour qu’il ne reste plus grand-chose au milieu. Une part des reproches vient de là. Le déséquilibre n’est d’ailleurs pas toujours affaire de temps : il arrive que l’un ait simplement plus d’attaches extérieures, ou que l’autre ait davantage besoin de cet espace commun pour s’y sentir exister.

Rien de tout cela ne s’ajuste de soi-même, et rien ne se règle une fois pour toutes. Il faut que cela se parle, et que chacun accepte que sa part soit discutable. Le mot de négociation, emprunté au monde des affaires, sonne mal dans l’intimité ; il dit pourtant assez justement ce dont il s’agit, puisque la liberté de l’un ne se définit qu’au regard de ce que les deux veulent garder en commun. Les couples qui traversent le mieux ces années ne sont pas ceux dont les besoins coïncident, mais ceux qui peuvent les redire à mesure que la vie les déplace.
L’arrivée des enfants : une nouvelle place pour le couple
Puis un enfant paraît. C’est, pour beaucoup, l’événement le plus heureux de leur histoire commune : ce que deux personnes avaient construit entre elles prend soudain corps dans un troisième, et l’on découvre l’autre dans un rôle qu’on ne lui connaissait pas, père ou mère, souvent avec émerveillement. Mais un enfant ne s’ajoute pas au couple, il le refonde. Deux amants deviennent une famille, et ces deux appartenances, jusque-là confondues, cessent d’aller de soi. Robert Neuburger observe que l’arrivée des enfants est le plus souvent l’occasion d’une crise, parce que le couple et la famille entrent alors en concurrence (2013). Il n’y a là nul paradoxe : les plus grandes joies sont aussi celles qui exigent les plus grandes réorganisations.
Les premières années sont les plus intenses et les plus exigeantes. L’intersection dont nous parlions se trouve occupée par un tiers qui ne peut pas attendre, et elle est la seule zone que l’on puisse réduire sans que personne proteste au-dehors : le travail a ses horaires, l’enfant ses besoins, et le couple, lui, n’a que lui-même pour se défendre. C’est ainsi qu’il devient, sans décision ni dispute, la variable d’ajustement de la vie commune. On se parle de l’intendance, on se relaie, on tient, et l’on découvre après quelques années que l’on est devenus d’excellents parents et de très lointains partenaires.
L’enjeu de cette étape n’est donc pas de protéger le couple de la famille, ni de regretter l’espace d’avant, qui ne reviendra pas. Il est d’en inventer un autre, plus étroit, mieux défendu, où les deux adultes demeurent autre chose que les parents d’un même enfant, car c’est de là aussi que l’enfant tire sa sécurité. Reste à savoir comment, car la question ne se pose jamais dans l’abstrait. Elle se pose entre deux couches à changer, un dépôt à la crèche avant huit heures, un repas où personne ne mange et une nuit coupée en trois. Rien ne menace autant la romance que cette logistique sans fin : elle est urgente, elle passe donc en premier, tandis que le désir, lui, peut toujours attendre. C’est justement parce qu’il peut attendre qu’il faut lui réserver quelque chose, même modeste, un moment dans la semaine, une conversation qui ne porte pas sur l’intendance, une attention qui rappelle à l’autre qu’il n’est pas seulement un coéquipier. Face à la réalité du quotidien, l’enjeu est alors encore et toujours de préserver la romance.
Devenir un autre couple
Aucune de ces étapes ne se franchit une fois pour toutes, et aucune ne se franchit sans perte. On renonce à l’image que l’on s’était faite de l’autre, puis à celle que l’on se faisait de soi dans le couple, puis à l’espace que l’on occupait avant les enfants. Ce que l’on gagne en échange est moins éclatant mais plus solide : une relation avec quelqu’un de réel, dont on connaît les limites et qui connaît les nôtres. Les couples qui durent ne sont pas ceux que les crises ont épargnés, ce sont ceux qui ont pu, chaque fois, consentir à devenir un autre couple.
Quand un tiers devient nécessaire
Il n’existe pas de seuil objectif à partir duquel il faudrait consulter, et tous les couples ne traversent pas ces passages de la même manière. Un signe revient pourtant souvent : lorsque les mêmes échanges se répètent sans issue, que chacun connaît d’avance la réponse de l’autre et que parler ne mène plus nulle part, c’est que le couple ne dispose plus, seul, des moyens de se déplacer. La présence d’un tiers n’a pas pour fonction d’arbitrer ni de désigner un responsable, mais de rendre audible ce que chacun n’entend plus et de défaire les places où tous deux se sont installés.
La thérapie de couple que je propose à Uccle s’adresse à ceux qui traversent l’une de ces étapes, qu’ils souhaitent la franchir ensemble ou y voir plus clair avant de décider.
Vanessa Bokanowski, psychologue clinicienne, psychothérapeute